La cour pavée | J. Ricard
59
page-template-default,page,page-id-59,qode-core-1.3,,pitch-ver-2.3, vertical_menu_with_scroll,smooth_scroll,grid_1300,wpb-js-composer js-comp-ver-5.5.2,vc_responsive

_
LA BIOGRAPHIE

 

j-ricard-portrait

Jacqueline Ricard est née en 1946 à Paris. Elle est diplômée des Beaux-Arts de Paris en gravure, a obtenu une licence d’arts plastiques ainsi que le prix de New York en gravure en 1976.

 

Après des premières années consacrées à la peinture et à l’estampe, c’est la rencontre avec la poésie et le poète qui apportent un tournant décisif à sa carrière. Elle n’est plus seule, une nouvelle dynamique de création voit le jour au milieu des années 80. Elle réalisera désormais des livres-objets, exemplaires uniques, qui prennent vie, issus de matériaux les plus divers : la toile, le bois, le métal, les papiers marouflés se mêlent savamment à l’écriture manuscrite créant un univers inédit.

 

Puis grâce à la complicité née de la rencontre avec d’autres écrivains, elle trouve son expression depuis les années 1990 dans le livre d’artiste. Elle a créé les Éditions La Cour pavée en 1997, qui compte aujourd’hui plus d’une cinquantaine d’ouvrages au catalogue.

_

L’ATELIER

 

Dans son atelier niché au fond d’une cour pavée près de la Bastille, Jacqueline Ricard conçoit la mise en page et réalise les gravures de ses livres. C’est elle aussi qui effectue les tirages sur sa presse taille-douce. Elle utilise différentes techniques pour tenter la difficile traduction en gravures de la nature dans son élément naturel, intouchée par la main de l’homme : du carborundum qui livre les secrets de l’âme de Giono, dans Le printemps en Haute-Provence, à l’héliogravure qui parle en secret à Uluru et s’en va jusqu’aux confins transsibériens de nos terres de l’Est, jusqu’à Vladivostok dans Lettre de Vladivostock en passant par les encres et autres gaufrages, toutes les techniques ne sont en fait que prétextes pour pénétrer dans des univers inconnus. Traduction ou création du réel, véritable alchimie avec ses auteurs qu’elle choisit avec soin dans des affinités pour le moins électives, sa démarche s’épure et la ligne se fait vive, au fil du temps qui passe.

_

LE TRAVAIL DE L’ARTISTE

 

Le travail de Jacqueline Ricard a ceci de particulier qu’il livre en gravure à l’âme en secret l’essence du texte (les sens du texte). Dans le Printemps en Haute-Provence elle crée ou recrée l’espace mental de Giono, livrant à l’âme son parfum, celui des environs de Manosque. La presse, livre au cœur de la nature ce qui est intouché, intouchable mais à ressentir.

 

Dans Galet, l’encre noire, ligne précise, arrondit le geste comme une caresse où le jette, dans sa brusquerie comme la peur tapie, où celle-ci prend racine, profonde, noire, ancrée pour hisser la profondeur de l’être en mouvement vif, interrompu, comme celui de la vie.

Pour Uluru , elle a choisi l’héliogravure pour donner les éléments essentiels, dans les variations du noir au gris, qui dit l’ombre quand le ciel se ternit, orageuse, ombrageuse, comme le voyage en éclaireuse sur une autre planète, que nous livrerait le didjeridoo, dans le rêve d’Uluru. Comme le sommeil grave, l’héliogravure plombe de ses gris la fragilité immémoriale de la nature.

 

Une petite incursion secrète nous amène dans Le Miroir de la Déraison qui se déclinent en 3 petits volumes à l’italienne, où les encres nerveuses, noires, subliment en miroir la Déraison de François Xavier.

Dans La Porcelaine Bauchau, le gaufrage blanc sinueux porte au loin la ligne d’horizon bleutée, sur un texte de Werner Lambersy, avec une première expérience de la transcription de l’écriture manuscrite qui sera une technique reprise dans la Trilogie ensuite.

On retrouve cette dimension et orientation dans la Trilogie avec Lettre à ML et le magnifique texte de Charles Juliet, manuscrit lui aussi, enrichi d’une photo héliogravée noir et blanc du couple, penché sur la création :

 

Toi mon constant soutien,/Ma pierre d’angle/Tu n’as jamais douté/Jamais failli 

 

Et accompagné d’une gravure blanche, gaufrée elle aussi.

 

Dans la trilogie plusieurs constantes relient ainsi les trois auteurs Charles Juliet, Francis Gueury et Kenneth White à leur artiste par le livre : la lettre manuscrite retranscrite, le voyage intime et la musique, celle de la déambulation géopoétique dans le cas de Lettres de Belle-Île (Kenneth White), celle du voyage de l’intime de la création pour Charles Juliet dans Lettre à ML et celle de l’aventure bercée par la mélodie répétitive du bruit des rails, vers l’extrême Est, vers la fin ou notre finitude dans Lettre de Vladivostock de Francis Gueury.

 

On pourra remarquer ces dernières années l’utilisation d’autres techniques pour entrer dans un univers encore plus mélodique, plus nostalgique et plus humain aussi. La photo noir et blanc, le reflet d’un visage sur une vitre embuée, comme si Jacqueline Ricard cherchait, chemin faisant, à percer l’âme intime, qu’elle soit slave, bretonne ou peut-être tout simplement universellement amoureuse.

Le prochain livre d’ailleurs tournera aussi mais d’une autre façon autour du chiffre trois : gravure en tryptique d’une part, tryptique d’auteurs également, Denise Desautels et Françoise Ascal prêteront leur plume poétique croisée à la création de Jacqueline Ricard Dans la folle matière du monde pour tenter de comprendre comment « la vie nous visite, un court instant ». C’est peut-être ce que cherche Jacqueline Ricard à la Cour Pavée, capter ce court instant d’immortalité.

 

C. Delbard

 

_

L’ECRITURE PREMIERE, LA MEMOIRE SANS PAROLE DE LA PRESENCE AU MONDE

« La nuit est grave et bleue
Silence, parole inutile
Frivole, futile légèreté
Ciel ou galaxie perdue
Et mémoire le jour
Selon que l’alphabet ou la gravure la fixe.
Donne nous l’éclair, le tonnerre,
l’eau vive de la présence au monde. »

Sylvestre  Clancier

Jacqueline Ricard imagine et compose le lit sombre et gris bleu d’une mémoire ancestrale. Les certitudes se dissipent, érodées dans la pierre, sur l’écorce des arbres, dans des papiers (gaufrés)estampés.

Un en deçà des signes suggère en même temps qu’il l’oblitère une innocence première que nous aurions à retrouver. Ce qui fait la force et la magie de cercles, de carrés, de rectangles gravés, véritablement inspirés, qui évoquent, transmettent et donnent à voir l’étrange matière du monde. L’énigme reste entière. Est perceptible ici une térébrante étrangeté qui nous fait palper l’inconnu que le rêve affectionne. Et c’est pour l’œil du spectateur la soudaine quête d’un passage, d’une remontée à la source première du vivant sur la planète bleue.

 

On perçoit dans ces gravures l’âme d’un feu secret qui brûle lentement pour durer. Une nature première, ardente et sans limite qui enfante les premières représentations des mondes végétal, animal et humain ainsi que les mots du poème. Avec ces pétroglyphes plus rien n’est éphémère, tout est mystère ouvert, immense, vertigineux et fascinant.

Jacqueline Ricard donne à voir les parois grises et bleu sombre, la trame, les contours et les strates d’un univers oublié qui s’agrègent et s’entremêlent dans la nuit des temps et qu’il nous faut redécouvrir.

Il s’agit bien d’une mémoire primitive inscrite dans la durée pour traverser le temps et de puissances obscures à l’éclat sans pareil, lumières diffuses d’un outre-monde. Des signes fauves ou humains se dressent épars sans que l’on sache ce qui du temps mesure l’éternité. C’est peut-être le souvenir lointain d’une planète autre et légendaire et d’une humanité lointaine veilleuse des mégalithes dressées en cercles et demi-cercles par des ancêtres obscurs en pays celte, dans l’outre temps.

Jacqueline Ricard avec le don qui est le sien, pénètre et protège à la fois des lieux sacrés, sombres et secrets. Avec une alchimie subtile elle compose des fresques qui sont précieuses, car mystérieuses, réservées autrefois à ceux qui savaient transposer en scènes rituelles une peur ancestrale. Des signes retrouvés donc, comme si du règne minéral au règne animal, l’autre, l’humain, qui était le témoin, transportait dans le noir et à travers les âges la mémoire en vue d’un usage futur.

Vifs donc, pour qu’on les lise, pour que l’histoire se vive à travers l’écriture, à travers les empreintes.

Tel est bien le projet : dans la durée, la mémoire se déploie et remonte à la source.

 

Sylvestre Clancier